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L'Ukraine a un trésor : ses terres noires, que certains considèrent comme les meilleures du monde. Elles ont valu au pays sa réputation de grenier à blé au temps de l'Union soviétique. Mais, pour l'heure, les rendements sont faibles, les investissements insuffisants et les droits de propriété pas encore consolidés.

Tel est le paradoxe de l'agriculture ukrainienne, au potentiel immense mais à l'évolution lente. "L'Ukraine dispose de 30 millions d'hectares de terres labourables - la superficie agricole de la France -, plus 12 millions encore à labourer, s'enthousiasme Jean-Jacques Hervé, conseiller auprès du ministère ukrainien de l'agriculture. Potentiellement, on peut multiplier par trois les productions de maïs, de colza, de blé et d'orge. C'est un des rares pays au monde où il y ait une capacité d'augmentation de l'offre alimentaire."

Mais, à l'instar de la Russie, la question de la transition d'une exploitation collective des terres à la propriété individuelle continue de se poser. Celle-ci ne relève pas seulement de l'économie pure, mais aussi de la construction d'un Etat de droit et de l'histoire des mentalités.

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LENTEUR DES TRANSFORMATIONS

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Petro Petrouk grogne quand on lui parle de la merveilleuse qualité des terres noires. Depuis qu'il s'est lancé dans les affaires en 2002, en prenant 3 000 hectares en location dans la région de Kiev au sein d'un kolkhoze à l'agonie, l'exploitant a été marqué par la lenteur des transformations. "Il a d'abord fallu couvrir les dettes du kolkhoze et acheter un peu de matériel moderne, se souvient-il. Puis j'ai dû affronter les problèmes humains. Personne ne voulait plus travailler, n'y voyait de sens. Il a fallu imposer de la discipline."

Aujourd'hui, l'exploitant peste contre la mauvaise conjoncture. La sécheresse, accablante cette année. Le prix du fioul, multiplié par cinq en cinq ans. Ces satanés crédits bancaires à 17 % d'intérêt. Pourtant, son exploitation grandit. Elle atteint 27 000 hectares et emploie près de 1 750 personnes.

Mais le plus grand danger est peut-être à venir, pour lui comme pour les autres grands exploitants, qui contrôlent plus de la moitié des terres du pays. Au 1er janvier 2008 arrivera à échéance un moratoire sur la vente de terres agricoles, qui fait l'objet d'une âpre lutte politique. A compter de cette date, "l'Ukraine doit être en mesure de faire fonctionner un marché foncier agricole", déclarait le président Viktor Iouchtchenko, à la fin du mois de mai.

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Ce moratoire, instauré par l'ancien président Leonid Koutchma, puis prolongé à plusieurs reprises, donnait un répit aux agriculteurs. Les grandes exploitations se sont constituées sur la base d'une simple location à bas prix - autour de 40 dollars par hectare - des "pailles", soit les parcelles obtenues par les anciens travailleurs des kolkhozes ou des sovkhozes. Aujourd'hui, près de 73 % des terres se trouvent sous le régime de la propriété privée. Il reste aussi près de 5 millions de petites exploitations, de type khata (la maison traditionnelle) ou jardin familial.

INVESTISSEURS FRANÇAIS

"Avant de décréter l'ouverture du marché, explique M. Petrouk, encore faudrait-il créer les conditions de la vente, à commencer par un vrai cadastre. Si le marché est sauvage, on assistera à un nouveau pillage des terres et un retour en arrière terrible." La plus grande inquiétude vient du fait que les spéculateurs pourraient prendre l'avantage sur les investisseurs. Les premiers voient la terre comme une source de profit rapide ; les seconds raisonnent à long terme et veulent améliorer les rendements, donc moderniser les exploitations. Or ils disposent rarement des capacités financières pour acquérir les terres qu'ils détiennent en location. De plus, le risque existe de voir les petits paysans brader à la va-vite leurs "pailles". L'hectare de terres labourables est estimé à environ 1 400 euros.

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Parmi les investisseurs figurent des groupes agroalimentaires étrangers tel Champagne Céréales. Cette importante coopérative européenne a organisé fin septembre le déplacement de 60 agriculteurs français en Ukraine. Objectif : les inciter à investir dans une société de service assistant des exploitants locaux. Ils pourraient aussi, pour les plus audacieux, prendre directement de la terre noire en location. "On n'est pas là pour faire de la spéculation, mais du "farming", explique Gabriel Guinoiseau, le directeur de projet. On embauche, on produit de la valeur locale. Il existe une proximité rurale, agricole, entre Français et Ukrainiens, contrairement aux grands fonds financiers américains, qui ne pensent qu'à se positionner par rapport à l'évolution du marché de la terre."

Mais le dépaysement est immense. Alain Bruncher, 59 ans, qui tient 289 hectares de céréales et de maïs dans la Haute-Marne, se dit "bluffé par la texture et la couleur" de la terre noire. "En France, j'avance de 50 mètres et je tombe forcément sur des cailloux, dit-il. Ici, la terre est formidable à 2 mètres de profondeur !" Mais pour lui le temps de l'aventure est passé, et celui de la retraite arrive, sourit-il. "Cela dit, même les jeunes, dans notre groupe, sont frileux. Il faut vraiment être motivé pour s'installer ici."

Piotr Smolar

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